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Mariama Barry : "La Petite Peule"

Certaines s'allongent sur un divan et se confient à un psy. D'autres à une plume. C'est le cas de Mariama Barry, notaire-stagiaire de son état. Avec "La Petite Peule" (Editions Mazarine), elle raconte l'enfance africaine d'une Guinéenne née au Sénégal. L'amour d'un père ou d'une grand-mère, l'importance de la famille, l'éducation, l'excision, le mariage sont autant de thèmes abordés avec force et humour. Un beau témoignage, sans état d'âme.

Lors d'une précédente interview, vous promettiez aux lectrices d'Amina de revenir avec un livre. La promesse est tenue: vous venez de publier "La Petite Fille Peule" aux éditions Fayard-Mazarine. Est-ce une autobiographie?

C'est une biographie romanesque, car j'ai pris beaucoup de liberté en l'écrivant.

Vous racontez l'enfance volée d'une petite fille peule. Est-ce que vous avez vécu les situations que vous décrivez?

Oui: c'était très douloureux d'être enfant et de voir ses parents divorcer. Surtout lorsque l'on est l'aînée d'une famille de sept enfants: il faut faire face. Comme moi, cette petite peule mûrit très vite parce qu'elle doit très tôt assumer des responsabilités.

Quand sa mère quitte le foyer conjugal, elle devient presque la mère de famille...

C'est vrai: c'est une chef de famille. Elle va à l'école et fait le repas du soir en rentrant, alors qu'elle n'a qu'une dizaine d'années.

Même lorsque vous racontez des anecdotes difficiles, l'humour est omniprésent dans ce roman.

L'humour est une dérision. Cela aide à vivre de ne pas trop se prendre au sérieux.

La mère de votre héroïne, ou doit-on dire votre mère, en prend pour son grade. A aucun moment elle n'est épargnée. Pourquoi?

Certains propos de la mère, sont prononcés sous l'effet de la colère. Mais ils ont marqué la petite fille que j'étais. Ma mère est issue d'une grande famille noble du Fouta Djallon. A l'époque ces familles avaient des servantes qui s'occupaient de leurs progénitures. Etant donné que ma mère a épousé un homme qui ne faisait pas partie de cette noblesse, elle n'a pu bénéficier de cela. Je crois qu'elle n'a jamais été maternelle. Mais elle a, en revanche, été une battante. C'est grâce à elle que la famille tenait: elle faisait des beignets et des layettes que nous revendions. Elle m'a inculqué l'indépendance financière. A son époque, il fallait oser divorcer! Elle avait un sens artistique profond et était très adroite de ses mains. Elle était belle et imbue de ses origines, mais je l'aimais. Tout comme j'aimais mon père.

Justement, étant donné l'époque et le milieu d'où elle venait comment a été perçu son divorce par son entourage?

Très mal: mes oncles maternels n'ont jamais voulu en entendre parler. Ils auraient accepté une répudiation, mais le divorce est un mot trop moderne! Elle allait contre la décision de sa famille. Ce qui prouve qu'elle était très en avance pour son époque.

Votre mère accordait une très grande importance à l'éducation?

Il fallait effectivement être bien élévé, savoir se tenir et surtout savoir parler. Car ne pas bien parler, c'est ne pas être noble. L'éducation prouve l'appartenance à cette noblesse. C'était plus important que tout.

La petite fille peule que vous étiez a également eu le privilège d'aller à l'école. Racontez-nous cette partie de votre éducation.

Mes parents n'ont pas eu la chance d'aller à l'école française. Ils suivaient des cours d'adultes parce qu'ils ont quand même voulu s'instruire. Je fais partie de la première génération d'enfants à aller à l'école française, nous étions des pionniers. D'autant que l'on préférait que les filles n'aillent pas à l'école. Moins une fille en sait, mieux c'est: elle fera une épouse plus docile. L'instruction est vécue comme une chose qui empêche la femme d'être dominée. Jusqu'à présent on continue à ignorer plus de la moitié de l'humanité. Pour que les petites filles puissent être libérées des travaux ménagers, il faudrait qu'il y ait de nouvelles infrastructures comme des pompes à eau et des écoles dans les villages.

Vous posez un regard juste, mais dur sur cette société peule et musulmane. Vous évoquez notamment les mariages précoces et l'excision qui sont encore d'actualité...

Les mariages précoces ne sont pas propre à la société peule musulmane. On les retrouve en Inde, dans le Maghreb ou même en Iran. L'excision est ante-islamique: aucune sourate du Coran n'en parle. Tous les ans, il y a au moins deux millions de petites filles excisées. C'est une pratique traumatisante.

Pourquoi votre héroïne est-elle réticente au mariage?

Elle a toujours été allergique à cela peut-être parce que très tôt on a voulu l'épouser. Elle se disait qu'il y avait un acharnement tel que cela devait cacher quelque chose! Dans les familles pauvres on marie les filles en espérant s'en sortir grâce à cela. On en vient même à sortir de l'école des filles nubiles. Mon héroïne a eu la chance d'être protégée par son père. Il voulait qu'elle grandisse normalement, sans céder à la tentation de l'argent. C'est le complexe d'Electre. Cet amour très fort que l'on a pour son père est même un handicap.

Votre roman se termine justement sur cet aspect. Finalement vous cherchez, à travers les hommes que vous recontrez, votre père?

Bien sûr et c'est grave. J'ai tellement aimé ce père, mais il est parti et j'ai eu un sentiment d'abandon. Cela a eu des incidences dans ma vie d'adulte. Quand j'étais bien avec un homme, je partais parce que j'avais peur qu'il m'abandonne. Je portais en moi ce "syndrome d'abandon". Je suis toujurs partie sans donner d'explication et j'en suis bien malheureuse. J'ai fait souffrir sans m'en rendre compte.

Votre livre est un peu comme un exutoire. Vous a-t-il permis de vous libérer de certaines tensions que vous aviez en vous?

Je porte ce livre en moi depuis longtemps. Pendant des années j'ai traîné ce manuscrit que j'ai commencé à écrire à l'âge de 17 ans. J'exorcisais mes maux en me confiant à ma plume. Le fait de sortir ce livre ne me guérit pas de mon passé. Mais je vis avec et j'assume.

Pourquoi l'avoir fait publier maintenant?

J'ai décidé de ressortir ces pages jaunies par le temps après avoir perdu mon frère. Sa mort m'a fait beaucoup de peine. J'ai regretté de ne pas lui avoir dit qu'il n'était pas le seul à souffrir. J'aurais peut-être dû lui dire que moi aussi j'ai été très malheureuse du divorce de mes parents. J'ai voulu par ce livre que les personnes que j'ai pu rendre malheureuses connaissent mon passé. Et qu'elles sachent que je ne suis pas une privilégiée, mais une pessimiste active. J'aimerais que mon livre exhorte au courage et qu'il permette aux filles de ne plus être excisées.

Vous vouliez dire quelques mots du Sénégal?

Je suis très heureuse de l'élection de M. Wade. M Diouf a fait un beau geste. Le Sénégal a toujours été et restera un phare pour l'Afrique. Le vent du changement a soufflé. Il est tant que les despotes sachent qu'ils sont déboulonables. Et que la démocratie soit restaurer dans tous les pays d'Afrique.

Propos recueillis par Renée Mendy Ongoundou et publiée dans Amina en Juin 2000.

Tag(s) : #Interviews

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